Entretien avec Filomena Borecká

Filomena Borecká est artiste plasticienne et chercheure. Diplômée de l’École Nationale Supérieure des Beaux-arts de Paris (2004), elle a soutenu à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne la thèse suivante : « Souffle – Flow, une expérience créatrice transformatrice du singulier au partagé » (2023). Elle travaille actuellement au sein de l'institut ACTE (Art Création Théorie Esthétique) CNRS, Paris 1 - Panthéon-Sorbonne.
Proposant des expériences multisensorielles à travers ses œuvres, Filomena Borecká défend en même temps une démarche artistique visant à faire interagir les arts plastiques et les sciences humaines et sociales dans une perspective pluridisciplinaire. Les thèmes qu'elle aborde sont la concentration, l'écoute de soi et le souffle. Sa sculpture sonore Phrenos - La banque du souffle, est née d'une enquête sur la perception de la respiration au quotidien. Elle a été exposée par la Chaire Santé-SHS de Paris 1 du 18 au 22 novembre 2024 au Centre des colloques du Campus Condorcet (Aubervilliers, 93300).

Entretien avec Filomena Borecká, artiste plasticienne – chercheure.
Sur quoi portent vos recherches actuelles ?
Le souffle se trouve au centre de mes différentes recherches et de mon expérience créatrice. Le souffle est à la fois l’outil de ma pratique artistique et l’objet d’étude que je mène depuis mes études aux Beaux-Arts. Le souffle est aussi au cœur du sujet de ma thèse ainsi que de mon récent livre Flux, flow, souffle, préfacé par l’historienne et philosophe de l’art Agnès Callu. Dans ma pratique artistique, c’est la prise de conscience du souffle qui produit trois formes d’expression ; d’abord le dessin, qui parfois dépasse le cadre de la feuille, investit les murs ou peut prendre une forme tridimensionnelle ; ensuite, la sculpture et des constellations d’empreintes sonores ; enfin, des propositions participatives, voire des performances requérant la relation avec le public. Aucun de ces médiums ne domine l’autre. Ils se rejoignent dans l’intention et la forme, l’un relance l’autre et vice versa.
Grâce à l’écoute du souffle et les techniques respiratoires, j’entre dans une concentration profonde, dans la néguentropie psychique qui peut aussi être appelée « Flow ». La néguentropie se situe à l’opposé de l’entropie disruptive environnante qui sollicite très souvent notre attention sensorielle. À travers ma pratique artistique je cultive le souffle vital. C’est grâce à cette technique qui permet l’immersion dans la concentration, le « Flow », que je peux créer une œuvre portée et incarnée par le souffle.
Parallèlement à cette pratique d’artiste solitaire, j’ai ressenti le désir de passer de l’individuel au partagé, de proposer cette expérience créatrice singulière avec le souffle, voire de la transmettre aux personnes ouvertes et disponibles. C’est ainsi qu’à travers la sculpture sonore pénétrable et participative Phrenos - la Banque du Souffle, des témoignages sur le vécu du souffle ont été recueillis et travaillés en résonance avec l’œuvre. Le souffle singulier de l’un s’y unit à un souffle plus large, partagé par tous et toutes. Par la voie de l’enquête sur l’imaginaire du souffle liée à l’œuvre, nous pouvons entendre les voix discrètes, habituellement inaudibles, sur l’expérience de la respiration. Se révèlent ainsi les évocations poétiques et les images mentales liées au vécu du souffle que rarement nous verbalisons.
J’évoque ces recherches dans l’entretien avec Mathilda Dutel, disponible à partir de ce lien.
Comment en êtes-vous venue à vous intéresser aux questions de santé et d’environnement dans votre parcours de recherche ?
Le lien entre le souffle et l’air que l’on respire est très étroit. La santé s’est imposée très vite. En travaillant avec le souffle, je me rendais compte l’importance de la qualité de l’air environnant qui alimente la respiration et qui nous constitue. Cette interaction entre intérieur et extérieur, entre le corps-esprit et son environnement immédiat, est essentielle. J’en ai pris plus particulièrement conscience à travers les écrits de la philosophe et féministe Lucy Irigaray, notamment son livre Entre l’Orient et l’Occident. Elle s’y attarde sur ce premier geste d’autonomie du vivant humain qu’est la respiration. « Venir au monde suppose d’inspirer et d’expirer par soi-même. Dans l’utérus, nous recevons l’oxygène à travers le sang de la mère. Nous ne sommes pas encore autonomes, pas encore nés. En fait, ce premier et dernier geste de la vie, nous l’oublions. » Elle s’y attarde aussi, dans les années 80 déjà, sur la pratique des performances physiques et le sport dans des environnements pollués, cette activité qui devrait pourtant participer à l’entretien de la santé : « … nous nous préoccupons peu de l’air qui nous entoure, notre première nourriture de vie. » La pollution atmosphérique invisible nous entoure et elle nous constitue, tout en nous nuisant silencieusement.
Comment intégrez-vous ces problématiques aux enseignements que vous dispensez à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ?
Titulaire d’un Doctorat Création-Recherche en Arts plastiques de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, j’ai développé une solide connaissance des différentes techniques artistiques, de l’histoire de l’art et des langages plastiques contemporains.
Mon approche pédagogique repose sur l’interaction et l’expérimentation. Je favorise un enseignement participatif où les étudiants et étudiantes sont encouragés à explorer et à exprimer leurs idées. J’accorde une importance particulière à la création d’un environnement bienveillant et stimulant, propice à l’émergence de talents et à l’épanouissement personnel. Mon objectif est de transmettre non seulement des compétences techniques, mais aussi de nourrir une passion pour l’authenticité, pour la curiosité, de favoriser la rencontre avec soi-même. Pourtant elle peut être plus formatrice que de vouloir copier ou citer les grands artistes. Cela n’empêche pas que j’invite les étudiants à prendre connaissance de ce qui a déjà été fait, de situer leur production dans un cadre plus large. L’étudiant conduit un questionnement par rapport à sa propre production en la situant dans l’ensemble plus large de l’histoire de l’art jusqu’aux expressions contemporaines. J’encourage chacun et chacune à exprimer la cohérence qui lui est propre en arrivant à rencontrer son authenticité propre pour se forcer à trouver sa propre voix/voie singulière.
Quelle place accordez-vous à l’interdisciplinarité et au travail collectif dans votre pratique de recherche ?
Ma démarche artistique est volontairement pluridisciplinaire. À chaque fois je choisis le médium, ainsi que la technique et le matériau le plus adéquat pour créer une œuvre précise. Je trouve particulièrement enrichissant d’articuler le double mouvement de création-recherche qui combine l’expérimentation en arts plastiques à la recherche théorique afin de les enraciner et les faire évoluer réciproquement dans une dimension à la fois réflexive et créatrice. En effet, en tant que chercheure, je développe simultanément à ma pratique de plasticienne une recherche qui alimente, confronte et constitue mon travail. Certaines de mes œuvres s’accompagnent d’échanges avec des scientifiques : sociologue, anthropologue, historiens, médecins, et des artistes et artisans venants d’autres champs, designers, scénographes. L’expérience d’échanges réflexifs avec les différents domaines m’a beaucoup apporté. Cette approche dynamique permet de mieux appréhender et de comprendre son objet d’étude de façon plus complexe.
Récemment, j’ai beaucoup apprécié collaborer avec l’historien Charles-Antoine Wanecq qui a coordonné l’exposition « Respirer – Autour de Phrenos », proposée par la Chaire Santé-SHS de Paris 1. Grâce à cette rencontre les liens entre la dimension intime de la respiration et une dimension sociale de la respiration ont été explorés. Nous pouvons entendre au sein de Phrenos - La Banque du Souffle les rythmes respiratoires de différentes personnes et parallèlement, non loin du dispositif, on peut lire les témoignages venant de l’enquête sur l’imaginaire du souffle qui a été diffusée dans différents pays et ambiances.
Cette collaboration (dont le compte-rendu est disponible ici ou en vidéo ici) a instauré un échange qui ouvre des nouvelles perspectives lors desquelles la sculpture pliable pourra se déplacer et inspirer d’autres lieux.