Entretien

Entretien avec Jeanne Deville, doctorante en histoire

Entretien réalisé le 20 novembre 2025.

Diplômée d’un master en histoire sociale contemporaine (Master d’histoire des sociétés contemporaines, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et agrégée d’histoire, Jeanne Deville est doctorante au CHS (Centre d’histoire sociale des mondes contemporains) sous la direction de Judith Rainhorn depuis 2024. Sa thèse s’intitule Travailler et survivre en pays noir. Une histoire sociale de la santé au travail dans les bassins miniers, France, milieu du XIXe siècle – fin du XXe siècle.

Elle a récemment obtenu le soutien à la recherche du Comité pour l’histoire de l’Inserm (lauréate 2024) pour mener ses recherches.

Sur quoi portent vos recherches de thèse ?

Ma thèse porte sur la santé au travail dans les bassins miniers entre le XIX et le XXe siècles. Elle entend documenter les systèmes de santé des compagnies minières et de l’État en s’intéressant à la manière dont ils interagissent, s’organisent et se déploient tout au long de cette période. Plus spécifiquement, il s’agit de comprendre comment ont émergé des régimes de protection privés au sein des compagnies minières avant de devenir publics (à partir de la nationalisation des mines) en étant attentif aux échanges, aux frontières et aux héritages entre les régimes de protection des acteurs publics et privés. Un des points intéressants que je veux aborder est la manière dont les compagnies privées se sont immiscées dans les politiques de santé publique et, inversement, comment l’État a encadré et surveillé les compagnies avant d’hériter de leurs systèmes de santé et de les développer. Mes travaux s’inscrivent dans le champ historiographique de la santé et de la santé au travail qui a émergé depuis les années 2010, autour des travaux d’Anne-Sophie Bruno (Anne Sophie Bruno, Eric Geerkens, Nicolas Hatzfeld, Catherine Omnès (dir.), Santé au travail, entre savoirs et pouvoirs, Rennes, PUR, 2011) et Judith Rainhorn (Judith Rainhorn, Santé et travail à la mine (XIXe-XXIe siècle), Paris, Presses universitaires du Septentrion, 2014).

 

Comment en êtes-vous venus à vous intéresser aux questions de santé dans votre parcours de recherche ?

Il faut revenir à mes années de master et à la construction de mon premier sujet de recherche. Chacun a ses affinités avec un sujet en particulier. Je voulais travailler sur les bassins miniers de la Loire pour des raisons familiales. Mais il restait à proposer une étude qui n’avait pas encore été faite. Les échanges que j’ai eus avec plusieurs historiens et historiennes de l’Université Jean Monnet (Saint-Etienne) m’ont permis de réaliser que la question de la santé minière dans cet espace avait été assez peu étudiée, et ce, malgré l’abondance des travaux sur l’histoire des mines et la reconnaissance de l’origine précoce de leurs systèmes de santé. Mon mémoire de recherche - intitulé Les compagnies minières de la Loire, un siècle de gestion sanitaire. Entre soin de la population minière et soin des populations ouvrières (1845-1946) - devait contribuer à combler ce creux historiographique dans la Loire. 
Les recherches que j’effectue dans le cadre de ma thèse s’inscrivent dans la continuité de ce premier travail mais proposent, en même temps, une extension géographique, chronologique et thématique de mon étude. J’explore désormais d’autres espaces miniers, en-dehors de la Loire, comme les sites du Nord de la France. Je souhaite interroger d’autres acteurs dont les délégués de la sécurité et les médecins du travail tout en me rapprochant des mineurs travaillant dans les mines. Enfin, je propose de sortir de la chronologie classique en dépassant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Car si l’an 1945 marque une certaine rupture dans l’activité des compagnies (celles-ci étant nationalisées), le travail et la vie des mineurs, qu’ils soient actifs ou retraités, ne s’arrêtent pas là. Dépasser cette borne chronologique - souvent retenue dans les travaux historiques sur les bassins miniers - me permet également d’aborder d’autres sites d’extraction comme les mines d’uranium, actives bien plus tard au XXe siècle.

 

Ces nouveaux axes de recherche vous amènent donc à exploiter de nouveaux types de sources ?

Naturellement. Je cherche à intégrer les archives produites autour de la gestion des régimes d’indemnisation et le suivi médical des ouvriers dans mon corpus. Je compte également exploiter certains entretiens que j’ai pu réaliser auprès de mineurs retraités, de descendants de mineurs et d’anciens gestionnaires de compagnies minières. Les témoignages que j’ai récoltés pourront être complétés avec ceux conservés dans le fonds d’archives de la Sécurité sociale aux Archives nationales (constitué à partir de différents entretiens réalisés entre les années 1980 et 2000). À terme, cela doit me permettre de mieux restituer l’expérience des mineurs.
Pour approcher ces sources, j’ai davantage puisé dans la sociologie de l’enquête orale plutôt que dans l’histoire orale. Le travail par entretien constitue un véritable angle-mort de l’histoire de la santé au travail, là où la sociologie du travail offre une méthodologie pour aborder ces questions. Le travail de Pascal Marichalar (Qui a tué les verriers de Givors ? (La Découverte, 2017)) m’a particulièrement inspiré en cela. L’entretien s’est également imposé pour aborder la protection des ouvriers des mines d’uranium, où les impératifs de sécurité et de confidentialité ont rendu l’accès aux sources particulièrement difficile.

 

Dans quelle mesure pensez-vous que l'histoire peut contribuer à la réflexion sur les grands enjeux sanitaires contemporains ?     

Les débats contemporains sur les régimes de santé et de travail rappellent l’actualité de la question de la santé au travail. Notre conception de ces questions et des enjeux qu’elles mettent en tension est fille de conceptions passées, construites historiquement. Le sentiment de « fatalité » face aux conditions de travail, notamment les risques d'accident professionnel, se retrouve encore aujourd'hui dans notre manière d'envisager les métiers de l'industrie. J’espère offrir une réflexion globale sur ces conceptions de la santé et contribuer, en même temps, à les déconstruire.
En ce qui concerne la gestion de la santé dans les mines, la question revient également dans l’actualité avec les projets de réouverture de certains sites miniers en France ou encore les plans d’exploitation de sites situés à l’étranger. Les cadres anciens de la santé vont inévitablement se retrouver dans la gestion de ces projets et de leurs employés. Cela nous rappelle l’importance de travailler collectivement sur ces questions. Le réseau de recherche MINENV (Mines et Environnements en transition), coordonné par Charles-Antoine Wanecq (Sciences Po Lille / IRHiS) et Francesca Sanna (Maîtresse de conférence, Université de Toulouse 2 Jean Jaurès) et centré sur les implications et les impacts économiques, sociétaux et environnementaux issus des activités extractives est particulièrement important en cela.